Parmi les nombreux récits sur cette légende il en est un qui raconte que le Phœnix vit dans la péninsule arabe, au Yemen plus précisément.

Voici le soleil qui se lève à l’horizon. Le ciel est d’un bleu pur et la fraîche brise du matin se pavane parmi les arbres, chatouillant leurs feuilles tendres. Un fleuve profond coule majestueusement le long de la forêt vers la mer, emportant sur sa surface limpide les reflets des arbres et des broussailles qui s’embrassent sur les deux rives. Partout règnent beauté et paix ; on se croirait dans un jardin paradisiaque.
Mais les arbres nous avertissent de ne pas nous fier aux apparences, car ils savent qu’en eux, sur eux et autour d’eux, la perpétuelle lutte entre la vie et la mort fait rage. Toutes les créatures de la forêt, celles qui cheminent, qui rampent ou qui chevauchent le vent et le talonnent de leurs ramages, cherchent sans cesse leur nourriture ou se transforment en nourriture pour les autres. Rien n’échappe à ce tourbillon, pas même les rochers. Tout ce qui émerge de la terre, celle-ci, petit à petit, l’engloutit pour le transformer en animaux, oiseaux, reptiles, insectes, arbres, herbes et fleurs.

phoenix

La Vie, ici, comme partout sur Terre, flambe comme le buisson ardent de Moïse sans se consumer. Sur la cime de l’arbre le plus élevé de la forêt est perché un oiseau qui n’a pas son pareil dans le monde. Il dirige son regard vers le Soleil. Chaque plume de sa poitrine pourpre et soyeuse semble s’embraser d’un feu en provenance d’un autre monde. Chaque plume de ses ailes dorées, dont les extrémités sont trempées d’un bleu à faire pâlir le bleu du ciel, semble étinceler. Son cou, gracile et beau, orné d’un collier d’une blancheur éclatante, est arqué vers l’avant, tandis que sa tête délicate est ramenée légèrement en arrière, pointant ainsi son bec aigu vers le Soleil. Cet oiseau marie le panache du paon et la beauté de l’oiseau de paradis, sans l’arrogance du premier ni la timidité du second. Il contemple l’Orient avec quiétude comme s’il ignorait l’existence, dans le monde, de choses autres que le Soleil, source de Lumière et de Vie. Autour de lui beaucoup d’oiseaux de toutes tailles battent des ailes et, passant devant lui, le saluent avec respect et admiration. Les papillons assez vigoureux pour parvenir jusqu’à lui, volettent alentour deux ou trois fois, avant de regagner terre, reconnaissants et ravis. Dans la forêt, retentissent d’innombrables voix d’oiseaux ou de fauves qui appellent leurs compagnes. Hormis cet étrange oiseau, qui n’appelle personne et que personne n’appelle. Il n’a ni compagne ni camarade, ni à l’Est ni à l’Ouest, ni en aucun des mondes en révolution dans l’espace. Les autres oiseaux s’emploient à construire des nids ou à élever des oisillons, tandis que lui n’a ni nid à construire ni de petits à nourrir. Les autres volent çà et là, cherchant de quoi subsister, alors que lui ne se nourrit que d’encens et de parfums. Les autres oiseaux crient de terreur lorsqu’ils se trouvent agrippés par les griffes de leurs prédateurs ; lui ignore la peur car il ne fait de mal à aucune créature et aucune créature ne lui fait de mal. Il est seul au monde, mais dans son cœur ni solitude ni mélancolie. Les autres oiseaux changent de plumage une fois par an ; lui n’a pas changé une seule plume depuis qu’il était âgé d’un seul jour – et cela il y a cinq cents ans !

Bien des arbres ont poussé dans la forêt, se sont élevés vers les nuages, ont vieilli, se sont désintégrés et ont cédé la place à d’autres arbres. Les saisons pressées ont emporté d’innombrables générations d’oiseaux, d’insectes et d’animaux puis les ont remplacés par d’autres. Et au-delà des limites de la forêt, dans le royaume des humains, vague après vague des travaux des hommes se sont déchaînées, ont déferlé et se sont éparpillées sur les rochers du Temps sans commencement ni fin. Des nations tout entières sont nées, puis se sont éclipsées comme si elles n’avaient jamais existé. De nombreuses villes se sont dressées, tours et dômes, vers le ciel, pour enfin étreindre la poussière. Des royaumes se sont élevés pour s’abaisser. Conquérants et conquis, héros et crapules, amants et aimés, têtes couronnées et têtes sans couronnes – tous ont cheminé sur terre, puis la Terre les a repris en son sein pour que d’autres enfants de la terre cheminent au-dessus d’eux à leur tour. Là où jadis coulaient de puissants fleuves, des ronces, des chardons et des broussailles poussent aujourd’hui ; les fourmis y ont bâti leurs villages et les rats leurs repaires. Combien de jardins ont été engloutis par le désert et combien de déserts ont verdi et fleuri ! Combien de dieux ont été détrônés et combien ont été intronisés ! Tout dans le monde a changé en cinq siècles. Sauf cet oiseau aux yeux duquel – comme aux yeux de Yahvé – « Mille ans sont comme hier, un jour qui s’en va, comme une heure de la nuit ».

Mais pour le Phœnix aussi, l’heure est venue pour se « transformer ». Nul son ne murmure à ses oreilles. Nul doigt ne lui indique son chemin. Nulle force extérieure ne lui ordonne de faire ce qu’il a l’intention de faire. Guidé par lui-même, n’écoutant que sa vocation intérieure, il se tourne vers le Nord-ouest, et après avoir battu des ailes trois fois, chevauche le vent. Point de regrets dans son cœur pour les cinq siècles précédents qu’il abandonne derrière lui et point de peur des cinq siècles à venir qu’il va affronter. Il connaît parfaitement la bonne voie.

Dans la Vallée du Nil, il est une ville que les Égyptiens nommaient Annu, les Hébreux Beth-Shemesh et les Grecs Héliopolis. Dans cette ville, il est un temple consacré au culte du dieu Rā. Le Phœnix connaît la ville, le sanctuaire et l’emplacement de l’autel où il doit se poser, car depuis d’innombrables générations, il entreprend ce pèlerinage une fois tous les cinq cents ans afin d’y recevoir la Mort ; et une fois tous les cinq cents ans, il repart, laissant la Mort ébahie et perplexe. Voici le Phœnix qui perce l’air des ses fortes ailes, se hâtant vers la Vallée du Nil. Divers oiseaux se regroupent autour de lui pour l’escorter, ne serait-ce que durant une partie du trajet, et lui rendre hommage et respect. Il ne cesse de parcourir les distances qu’au moment où lui apparaît Héliopolis. Dans le sanctuaire de Rā, le soleil pénètre par une lucarne au-dessus de l’autel et ses rayons fusionnent avec la fumée de l’encens pour tresser des ruisseaux d’or et d’argent semblables aux souffles d’esprits égarés. Ces tresses ondoient et se défont sur l’autel, semblables à des fils tendus sur un mystérieux métier à tisser, comme si une main invisible en fabriquait d’étranges étoffes. Dans le vaste temple, il n’est qu’un vieux prêtre plongé dans ses contemplations. Soudain, le prêtre entend un battement d’ailes qui interrompt le cours de ses méditations. Levant les yeux, il voit sur l’autel un oiseau merveilleux baigné dans la Lumière du Soleil. Jamais ses yeux n’en ont aperçu de plus beau ! Il est émerveillé. Mais son émerveillement ne tarde pas à se changer en effroi car, braquant son regard sur l’oiseau, il le voit se dresser, battre violemment des ailes vers le haut ; puis, en un instant, ses ailes flambent pour se transformer en un éventail de feu et l’oiseau se fond dans les rayons du soleil, à tel point que le prêtre ne peut plus les distinguer. Un instant plus tard, les ailes s’élèvent encore puis cessent de battre et chacune de leurs plumes ressemble à un flambeau vivant. Le prêtre, tout ébloui, n’en croit pas ses yeux. Là où il a vu, un moment auparavant, un oiseau vivant, il ne voit plus que des langues de feu qui bondissent. C’est un feu comme il n’en a jamais vu, un feu qui aveugle par sa splendeur et enivre par son parfum.

Béni soit Rā, l’Éternel, en qui est la Vie et qui donne vie à toutes choses ! Les flammes emplissent le temple de fantômes merveilleux, bondissant tous vers les hauteurs et s’épuisent dans leurs bonds. Petit à petit, le feu s’éteint, laissant une poignée de cendre incandescente. Quel dommage qu’un si bel oiseau périsse d’une manière si affligeante ! Mais... a-t-il réellement péri ? Le prêtre se frotte les yeux pour être sûr qu’il ne rêve pas. Alors il aperçoit – ô miracle ! – un oiseau, tout entier, dans le plus menu détail, émerger de l’amas de cendre flamboyante, dans toute sa splendeur. Il est identique à l’oiseau que les flammes viennent de consumer. On dirait que c’est lui. Mais... c’est lui, c’est véritablement lui ! Alors, le prêtre s’agenouille, se couvre les yeux de ses mains, se prosterne jusqu’à ce que sa tête blanche touche le sol et murmure ces mots à peine audibles : « O Rā ! Toi, l’Être de beauté qui se renouvelle quand vient ton heure ; Enfant Divin ; Héritier de l’Éternité ; ton propre Géniteur ; Prince des régions inférieures et Régent des quartiers supérieurs ; Dieu de Vie, ; Seigneur de Gloire. Chaque souffle est animé par ton Rayon ! »

Si l’on donnait le Phœnix comme archétype à une imagination audacieuse et féconde, elle l’embellirait et l’ornerait jusqu’à l’infini. Car les anciens, tout en considérant le Phœnix comme un oiseau qui vit seul et se renouvelle par lui-même, ont inventé différents mythes concernant sa mort et la période entre ses renaissances. Le récit imagé que j’en ai fait n’en est qu’un parmi ceux, nombreux, qui ont perdu leurs sources dans les temps reculés où l’on prenait rarement soin de noter les noms et les dates, car on se préoccupait, avant tout, des vérités immuables de la Vie ou de l’Éternelle Idée. Le nom « Phœnix » est incontestablement d’origine grecque. Un des sens qu’on lui attribut est celui d’une sorte de palmier. Or il est possible que les Grecs l’aient découvert pour la première fois en Phénicie et lui aient donné le nom du pays ; ou alors ils ont pu donner le nom de ce palmier au pays parce que des palmeraies s’y trouvaient en abondance. Il se peut aussi qu’ils aient donné le nom de Phœnix à cet oiseau légendaire, tenant son histoire des Phéniciens. Le paragraphe suivant, extrait de l’Hymne de Boulaq au dieu Rā, étaie l’hypothèse selon laquelle le mot « Phœnix » vient de Phénicie : « Gloire à Lui dans le temple lorsqu’il se lève de la demeure du Feu. Tous les dieux aiment son parfum lorsqu’il s’approche d’Arabie. Lui, le Seigneur de la rosée quand il vient de Mathan. Le voici qui s’approche de Phénicie dans sa rayonnante beauté, escorté des dieux. » Si un doute subsiste quant à l’origine du nom, l’origine de l’oiseau lui-même n’en est pas moins difficile à identifier. Elle peut être phénicienne tout aussi bien qu’égyptienne.

Celui qui lui ressemble le plus dans les écritures anciennes se trouve dans un livre merveilleux connu sous le titre générique de Livre des Morts. C’est un passionnant recueil d’ésotérisme, de philosophie, de poésie et de magie, dont certains textes remontent au 40e siècle avant Jésus-Christ. On estime que ce recueil est le plus précieux héritage que les anciens habitants de la Vallée du Nil nous aient légué. Du début jusqu’à la fin il rayonne la croyance des Égyptiens en l’immortalité. La mort, pour eux, n’était qu’un voyage d’un plan à un autre ou un passage de la rive proche de la Vie à sa rive lointaine. Leurs Sages, sachant parfaitement que l’ignorance du peuple ne lui permettait pas de saisir la Vérité de façon abstraite, ils l’ont enveloppée de nombreux monuments symboliques afin de leur faciliter le chemin du tangible à l’au-delà du tangible. Parmi leurs symboles, figure un oiseau qui ressemble à la cigogne ou au héron et qu’ils appelaient Bennu, nom dérivé d’une racine qui signifie « retour ». Cet oiseau était représenté dans leurs mythes avec, sur la tête, deux plumes courbées vers l’arrière. Quiconque lit le Livre des Morts verra que le Bennu représente Rā – dieu auto-engendré et qui ignore la mort, le Jour émergeant de la Nuit et la Lumière triomphant des Ténèbres. De ce point de vue, ainsi que de celui de son rapport avec Héliopolis, nous pouvons constater que le Bennu partage un certain nombre des caractéristiques du Phœnix.

Mais pas plus dans le Livre des Morts que dans d’autres textes, il n’est décrit comme un oiseau qui périt dans le feu tous les cinq cents ans ou plus puis renaît de ses cendres. Un prêtre égyptien nommé Horapollo a noté un solide rapport entre l’oiseau égyptien et le Phœnix, et ceci dès le 5e siècle av. J.C. Dans la traduction grecque de ses ouvrages, on l’entend parler d’un oiseau connu chez les Égyptiens et dans leurs traditions. Dans la traduction grecque il est appelé « Phœnix ». Après avoir décrit l’apparition de cet oiseau une fois tous les cinq cents ans, il décrit sa mort comme suit : « Lorsque le Phœnix sent l’heure de sa mort proche, il se précipite violemment sur le sol, se blesse et laisse son sang couler. De son sang coagulé, naît un Phœnix nouveau. Celui-ci, dès qu’il se couvre de plumes, emporte son père à Héliopolis. Là, le père meurt à l’aube. Son corps est brûlé par les prêtres égyptiens pendant que le nouveau Phœnix s’envole vers sa patrie. » Après Horapollo, le récit du Phœnix s’est répandu et a acquis une grande notoriété en Occident au point d’attirer l’attention des anciens historiens, poètes et théologiens, parmi lesquels Hérodote.

Cet historien, au cours de son récit d’un voyage effectué en Égypte, parle du Phœnix comme s’il était un oiseau arabe. Puis il ajoute avec réserve : « Mais moi, je ne l’ai vu qu’en images. » Par contre, le poète Ovide le décrit sans aucune réticence. Il parle du Phœnix comme d’un oiseau qui se renouvelle par lui-même et ne se nourrit que de parfums. Il dit qu’après avoir vécu cinq cents ans, le Phœnix bâtit un nid de cannelle, de myrrhe et de lavande sur la cime d’un palmier. Dans ce nid, il rend son dernier souffle et de son cadavre naît un Phœnix nouveau. Ce dernier, après avoir pris des forces, l’emporte à Héliopolis, où il l’offre au sanctuaire du Soleil, le nid qui fut à la fois son berceau et la tombe de son père. Plus audacieux qu’Ovide, l’historien Tacite n’hésite pas à décrire l’apparition du Phœnix comme un fait historique sous le consul Paulus Fabius (34 après J.C.) Ainsi, la légende du Phœnix a été racontée et rédigée par plusieurs écrivains et poètes de l’Antiquité, les Pères de l’église étant parmi les plus enthousiastes pour l’étudier. Des Tertullien, Clément d’Alexandrie et Épiphane y ont vu un symbole de la résurrection du Christ. D’autres y ont trouvé une preuve irréfutable de l’Immaculée Conception. Parmi les écritures ecclésiastiques les plus anciennes, où l’on trouve mentionné le Phœnix, il est le livre alexandrin Physiologos. Il s’agit d’un recueil de récits païens sur les animaux et les oiseaux, dont les compilateurs ont tiré sermons, préceptes et arguments religieux. On y lit que le Phœnix est un oiseau indien qui ne se nourrit que d’Ether et qui, une fois tous cinq cents ans, se dirige vers Héliopolis portant sur ses ailes une grande variété d’aromates. Là, il s’incinère sur l’autel du temple et de ses cendres jaillit un ver qui, en trois jours, se métamorphose en Phœnix, lequel oiseau salue alors le prêtre puis s’envole vers son pays. Il est, en latin, un livre intitulé Anecdota Syriaca, où la légende du Phœnix est décrite comme suit : « ... On dit aussi qu’aux Indes, il existe un oiseau formidable qui vient tous les cinquante (sic) ans au Mont Liban. Là, il cueille les plus doux parfums et les fleurs les plus belles puis rentre aux Indes. Son arrivée a lieu au mois d’avril. Ce mois-là, le prêtre de la région bâtit un autel au sommet d’une haute montagne et construit autour une maison avec des sarments de vigne. Quand l’oiseau arrive, il entre dans la maison, se pose sur l’autel, puis bat des ailes jusqu’à ce qu’elles se transforment en flammes ; la maison prend feu avec et tout se réduit en cendres. Trois jours plus tard, le Prêtre gravit la montagne et inspecte les cendres où il trouve un ver minuscule. Ce ver grandit pour se transformer en un oiseau identique à celui qui s’était consumé. Cet oiseau retourne alors d’où il vint. »

La croyance au Phœnix est restée vivante jusqu’à l’époque de la Renaissance ; puis a reculé avec l’avènement de la « science » qui ne croit qu’à la preuve « tangible ». La légende est devenue une « fabulation » à laquelle peu de gens s’intéressaient désormais, la majorité n’en connaissant que le nom. Mais le Phœnix n’a pas sombré dans la négligence et l’oubli sans laisser des empreintes indélébiles de la splendeur de sa beauté et de ses multiples sens. Il est rare de rencontrer une ancienne nation qui n’ait pas tissé une légende semblable à celle du Phœnix, ni créé un oiseau qui lui soit proche. Les Arabes ont créé al-‘Anqā’, les Persans le Simorg, les Hindous le Garuda, les Chinois le Phang-houang et les Japonais le Hou-aou.

Que celui qui désire connaître la stature spirituelle des nations compare les oiseaux que leur imagination a créés.
Il y trouvera une leçon intéressante et un plaisir indéniable dans cette étude comparée. Pour ma part, je savoure davantage l’étude du Phœnix. Mais avant de dire adieu à cet oiseau merveilleux, j’aimerais, autant que possible, pénétrer son secret et savoir dans quelle intention il fut créé. Admettons que le Phœnix soit un symbole. Mais que symbolise-t-il ? Serait-ce l’aspiration de l’homme mortel à l’immortalité ? Serait-ce un masque de beauté tissé par l’illusion pour des yeux ulcérés par la laideur ? Ou bien une vision inspiratrice qui, d’un clin d’œil, illumine des éternités et pénètre, à travers les formes, l’Esprit et l’Essence de toutes choses ? La grande majorité des chercheurs qui se sont prononcé sur le Phœnix en ont évacué le mystère en affirmant qu’il fut pour les anciens Égyptiens le symbole du Soleil dans son coucher et son lever car ceux-là adoraient le Soleil sous le nom de Rā. N’étant ni chercheur ni archéologue, je me permettrai de contredire cette opinion sans risquer l’indignation des chercheurs ni l’hostilité des savants. Nul doute que la populace égyptienne adorait le Soleil ; mais pourrions-nous vraiment admettre que les auteurs du Livre des Morts, les constructeurs des pyramides, les créateurs du sphinx, d’Isis, d’Osiris et de leurs Mystères, les instructeurs de Démocrite, Pythagore et Platon, adoraient un corps céleste – fut-ce le plus grand et le plus étonnant – eux qui ont arpenté l’espace et découvert les orbites des astres ? Le Soleil, pour eux, n’était qu’un symbole concret du Dieu abstrait – Rā – auto-géniteur, qui englobe tout mais que rien n’englobe, créateur des formes mais qui est sans forme, créateur des commencements et des fins mais qui n’a ni commencement ni fin, tous les dieux de l’Égypte n’étant que des aspects variés de ce Dieu-Un.

Quiconque lit le Livre des Morts, même superficiellement, ne pourrait que l’admettre. Or il est impossible que les Sages d’Égypte aient été si naïfs pour symboliser Rā par le Soleil, créer le Phœnix – que seuls pouvaient voir un petit nombre d’élus une fois tous les cinq siècles – pour en faire ensuite le symbole du Soleil que toute personne voyante voit tous les jours. Le Phœnix symbolise quelque chose au-delà du Soleil et plus permanent que le Soleil : il symbolise la Vie dans son double aspect Matière-Esprit. Dans la vacuité des phénomènes changeant constamment, les gens se sont habitués à distinguer deux sortes de changements et d’appeler la première vie et la seconde mort. Mais Phœnix semblerait dire que Vie et Mort ne font qu’un car leur source est une : c’est l’Esprit symbolisé par le Feu. Le Feu est toujours lui-même. Il n’engloutit les choses que pour les multiplier et les diversifier sans se multiplier et se diversifier. C’est le Feu – ou l’Esprit – cette vie primordiale que la science moderne appelle « énergie » et qui organise les atomes de toutes sortes puis les éparpille. Il s’infiltre dans tout, dans les énormes icebergs flottants sur les mers comme dans le soleil, dans la pierre comme dans la masse de chair palpitant dans la poitrine de l’homme. Et lorsqu’il dévore quelque chose il le ramène à ses composantes originelles. Il ne s’anéantit pas, mais se libère de sa prison provisoire. Ainsi, lorsque le Phœnix se consume, il ne « meurt » pas – même pas un seul instant – car le Feu qui est son esprit demeure latent dans ses cendres, pour ensuite rassembler à nouveau ses atomes et en façonner un Phœnix nouveau. Si le Phœnix change de corps une fois tous les cinq cents ans, il ne change pas d’esprit car cet esprit n’est pas sujet à la discontinuité ni au changement. Les gens se vantent de ce qu’ils appellent « croissance » et « progrès ». Mais il me semble que le message du Phœnix sur ce point est que dans la vie, il n’y a ni croissance ni progrès, car tout ce qui croît porte en lui-même le germe de sa décadence, tout ce qui se décompose ne dure guère et tout ce qui ne dure pas n’a pas d’existence ou de réalité en soi, mais puise la réalité de son existence dans la Vérité-Une qui est aujourd’hui ce qu’elle a été hier, qui sera demain ce qu’elle est aujourd’hui et qui n’est pas sujette au moindre changement. Elle ne croît pas, car elle n’a ni forme ni mesure, ni commencement ni fin. Elle ne « progresse » pas, car rien dans l’Univers n’existe en dehors d’elle pour qu’Elle avance pour l’atteindre.

Le Phœnix nous enseigne que le seul moyen de « croître » est de diminuer, de rétrécir – de se dépouiller des formes extérieures pour atteindre la Vérité latente dans les formes – le Feu qui est le symbole de l’Esprit présent en tout et que l’unique sentier du « progrès » est de revenir en arrière – chacun à son Héliopolis. Pour ce qui est de la durée de vie du Phœnix entre deux renaissances, elle varie selon les récits entre 50, 500, 580, 1461 et 7000 ans et il semble certain qu’elle indique des cycles et des rondes astrologiques. Laissons-la aux astrologues car elle fait l’objet d’interprétations qui n’ont rien à voir avec les sphères célestes. Ici encore, le Phœnix, qui vit si longtemps, nous apprend que l’âge des créatures dépend de la beauté de leur vie intérieure et de leur harmonie avec elles-mêmes et les créatures qui les entourent. Cet âge se prolonge ou se raccourcit selon le degré de cette harmonie. Nous pouvons aussi constater que le Phœnix n’assaille personne pour obtenir sa nourriture et ne se bat contre aucune créature pour prendre compagne ou amante ; il vit en harmonie avec toutes les créatures. Et parce qu’il ne désir rien il ne craint rien et vit cependant en paix avec tout. Or je ne connais pas de meilleur exemple que celui du Phœnix pour illustrer l’idée que la pureté du corps – comme celle du cœur – est une force incontestable. Cet oiseau ne se nourrit ni des végétaux de la terre, ni de ses animaux, mais de ses parfums. Ainsi, il vit de longs siècles. Mais cette nourriture, si pure soit-elle, est sujette à la décomposition. C’est ainsi que le corps du Phœnix se décompose, même après des siècles. L’Ordre supérieur a imposé à tout ce qui naît d’une origine changeante d’être l’esclave du changement ; à tout ce qui se nourrit de matière de devenir nourriture pour la Matière ; à tout ce qui prend, de donner autant qu’il ne prend ; et à tout ce qui désire quelque chose d’extérieur à lui-même de faire l’objet du désir de ce qui est extérieur à lui-même. Il est un attribut qui est propre au Phœnix. C’est qu’il vit seul, sans compagnon de son espèce. Il est en même temps mâle et femelle. Il déclare, avec Jésus de Nazareth, qu’il est des plans, dans l’Univers, « où l’on ne prend ni femme ni mari », que le mâle et la femelle sont deux éléments différents pendant un cycle limité d’une vague de vie et que les deux se rejoignent sur des plans supérieurs au nôtre.

À toi, cher lecteur, à qui je dédie ces pensées – si tu comptes parmi ceux qui cherchent à sonder les mystères occultes de la Vie – de découvrir d’autres interprétations plus belles que les miennes. En revanche, il se peut que tu sois dans les rangs de ceux qui ne croient qu’en ce qu’ils voient et touchent. Alors, croire au corbeau serait plus légitime et le Phœnix restera pour toi rien d’autre qu’un mythe usé et une vieille légende. Alors prends ton corbeau et donne-moi le Phœnix ! Je ferme les paupières pour voir se dresser devant moi, de ses ruines, la cité d’Annu, éternelle et lumineuse – Héliopolis – la cité du Soleil. Au centre, je vois le sanctuaire de Rā dans toute sa somptuosité et sa majesté. Sur l’autel du temple, j’aperçois un oiseau drapé de lumière, agitant ses ailes formidables en battements de béatitude et de félicité. Voici sa poitrine pourpre qui flambe et toutes ses plumes qui se changent en langues de feu. Le voici tout entier qui se transforme en une offrande de feu, une lumière parfumée et une brûlante étreinte entre la Vie et la Mort. Et quand le feu s’éteint et que je contemple un Phœnix ressusciter de l’amas de cendres, je m’exclame, charmé, avec le prêtre du temple : « Ô Rā ! Toi, l’Être de beauté qui se renouvelle quand vient ton heure ; Enfant Divin ; Héritier de l’Éternité ; ton propre Géniteur ; Prince des régions inférieures et Régent des quartiers supérieurs ; Dieu de Vie ; Seigneur de Gloire. Chaque souffle est animé par ton Rayon ! »

Moucharabieh
Oiseau la huppe
Textographie Simorg
Textographie Simorg
Voliere du Simorg